Les ombres du carré Feydeau

Alors que la Turquie refuse de jouer le rôle que lui assignait l’Europe pour endiguer les flux migratoires, de nombreuses exactions ont été commises à la frontière gréco-turque, sur l’île de Lesbos notamment, où des milices d’extrême droite s’en sont violemment pris aux réfugiés. [...] Mais le calvaire n’est pas fini. Dans les rues de Nantes, c’est l’hostilité, la crainte, et la menace incessante de l’expulsion qui les pressent encore.

Carré Feydeau

Carré Feydeau

Alors que la Turquie refuse de jouer le rôle que lui assignait l’Europe pour endiguer les flux migratoires, de nombreuses exactions ont été commises à la frontière gréco-turque, sur l’île de Lesbos notamment, où des milices d’extrême droite s’en sont violemment pris aux réfugiés. On installe des murs flottants sur la mer Égée. Des balles réelles sont tirées sur les rafiots qui peinent à arriver jusqu’aux rives de l’Europe, lorsqu’ils ne sont pas renversés par les coques d’embarcations de milices nationales. Les plages de galets sont juchées de gilets fluorescents et de canots abandonnés. La Méditerranée continue d’ensevelir les cadavres d’hommes et de femmes qui fuient le fusil et la misère.

Ceux qui surent traverser la Libye, l’esclavagisme, la mer, l’Italie, les champs de tomates et les Alpes enfin, se dispersent ensuite en Europe pour espérer vivre. Mais le calvaire n’est pas fini. Dans les rues de Nantes, c’est l’hostilité, la crainte, et la menace incessante de l’expulsion qui les pressent encore.

Le cœur de la ville ne cesse pas de battre, tandis que les dialectes s'y confondent dans une mosaïque de paroles désordonnées, et qui ne s'interrompt pas; malgré son vent, ses ciels rudes, l'écho strident des sirènes, des livreurs fument à l'ombre d'une haie en riant. Sur les marches, quelques silhouettes se blottissent les unes aux autres, après s'être saluées brièvement, noyées dans une fumée noire. Les étreintes sont appuyées, tandis que les fronts nus s'entrechoquent et que les mains s'empoignent .

Sur les façades de certaines bâtisses, on peut apercevoir la figure ailée de Mercure comme le vestige macabre du passé de Nantes. La divinité antique rappelle la soif mercantile des armateurs qui s’enrichirent grâce au commerce triangulaire entre le XVIIème et XIXème siècle. De nombreuses rues portent encore le sceau de cette époque. Guillaume Grou, Kervégan, l’ancien maire de Nantes, ou les Montaudouin, tous impliqués dans la traite négrière, sont encore honorés par les différents plaques qui prêtent leurs noms à des artères de la ville, tandis que des mascarons aux traits africains caricaturaux ornent encore les immeubles de l’île Feydeau. Nantes s’est édifiée dans le sang, et lorsque l’esclavagisme fut aboli, il fallut attendre une quinzaine d’années encore pour que les notables daignent cesser leurs affaires. Le temps a passé, et pourtant en ces mêmes places, la barbarie, si elle a mué, n’a jamais cessé.

Le square Daviais, souvent occupé par les Soudanais, a été mis sous chantier en juillet, afin de reléguer ces ombres plus loin du centre de la ville, et aucun ouvrier n'a encore été vu à la tâche depuis la mise en place des échafaudages. L'été dernier pourtant, une forêt de tentes peuplait encore le square où un camion humanitaire venait offrir un repas par jour. Pas loin d'ici, ce sont les Maghrébins qui vendent la résine sur la place Commerce, perturbés depuis quelques temps par les travaux.

Le vaste projet de réaménagement du centre de la ville prévu pour 2021 est aussi une manière de maquiller les injustices que le pouvoir engendre et nourrit. Pour la mairie de Johanna Rolland, aménager c’est évincer. Si fréquemment elle se déleste de la responsabilité politique quant au traitement réservé aux exilés dans la ville, elle ne dit pas lorsqu’elle comble de pierres le dessous des ponts, comme à Vertais en septembre 2018, près de Pirmil, pour condamner les refuges nocturnes des sans-abris. Elle ne dit rien non plus du démantèlement systématique des squats depuis 2016 à Nantes, et qui vise à disperser les foyers de sans-papiers. Une honte lorsque l’on connaît le nombre de logements vacants à Nantes, 9000 rien que sur la ville, pour 5000 personnes à la rue, et que dans le même temps, la mairie n’use pas du pouvoir de réquisition dont elle dispose pourtant. Que faire alors lorsque les mobiliers urbains sont hostiles ? Les bancs, striés par des barres métalliques, bannissent les hommes sans toit et les contraignent à s’entasser dans les escaliers devenus refuge.

Ils sont une quarantaine installés là, des hommes, tous, jeunes pour la plupart, le visage moucheté par un crachin amer, demeurant un instant en face de la place Bouffay, à la pointe du carré Feydeau.

Ce lieu a son intérêt à plus d'un titre. La place ouverte découvre un ciel entier, et permet de fuir sans mal lorsque l'étau vient à se resserrer ; centrale aussi, elle est desservie par le tramway, le bus, et la ville se déploie autour d'elle en ramures. Elle est de ce fait un arrêt désigné, où l'on peut aller, attendre, et venir sans peine.

De grandes dalles grises dessinent une esplanade en ovale. Éclairé par la flamme fébrile d'un briquet, un jeune homme brosse des portraits de ses amis sur les marches.

Ici, cernés par rien sinon les gyrophares et l'indifférence, les exilés partagent quelques opportunités, ainsi que les dernières miettes d'un tabac sec. Ils se souviennent alors, renouant un instant avec une langue mère, qu'ils craignent parfois d'oublier dans l'éloignement et le silence. Les fréquents contrôles de police et la pluie de poivre jetée sur les cortèges de manifestants obligent à la prudence.

En dépit de leur statut qui les condamne à l'illégalité, les exilés travaillent. On fabrique des bracelets où l'on coiffe ses amis en échange de cigarettes, d'un café, d'un billet ou d'un toit. Si l'on est habile, on rapièce les vêtements usés à l'aiguille et au dès à coudre, avant de les céder ensuite dans la rue contre quelques faveurs.

Pour lutter contre la solitude, il ne reste plus que la solidarité. Ceux qui parviennent à obtenir les papiers mettent en œuvre tous leurs moyens pour hisser les leurs, encore illégaux. La carte d'identité, ce simple formulaire administratif, donne soudain un nom à l'être qui hier encore était une ombre. Il n'hésite pas alors à le partager pour couvrir un ami encore clandestin, et qui ira probablement porter des sceaux sur des échafaudages dans les chantiers.

Le samedi matin, à quatre heures, des camions défilent en face de la Médiathèque Jacques Demy. Les coulisses du marché de la Petite Hollande commencent à s'agiter. Dans la nuit, sous la bruine, à quelques pas du mémorial de l'abolition de l'esclavage, des exilés Soudanais, Tchadiens et Guinéens sont au milieu de la place. Ils sollicitent les conducteurs des camions pour aider à débarquer les étales de fruits. Des clémentines tombent au sol, et roulent par terre. Ce rituel s'est développé lors de l'occupation en 2017 de l'EHPAD Bréa, à quelques dizaines de mètres en amont du marché. Ils travaillent de quatre heures à quatorze heures, et la paie est toujours hasardeuse. Il arrive que le patron refuse de payer l'ouvrier sous prétexte qu'il n'ait pas été suffisamment adroit. Généralement, le salaire équivaut à une trentaine d'euros qui serviront d'argent de poche.

Certaines associations mettent aussi en lien les exilés avec des maraîchers pour des tâches saisonnières. Les principales activités pourvues dans ce domaine sont la cueillette du muguet, l’éclaircissage des pommes et les vendanges. Sous couvert d’assistance juridique et administrative, les travailleurs sans-papiers contractent une dette tacite avec ces organismes, et sont une main d’œuvre résiliante qui ne peut décliner librement les sollicitations.

Il y a enfin les plateformes de livraison qui emploie nombre d’entre eux. La plupart des livreurs utilisent un compte qui n’est pas le leur, et reversent une commission à un garant. Les plus chanceux disposent d’un vélo ou d’un scooter. En été, on peut croiser des livreurs affublés d’un sac à dos rempli de nourriture, essoufflés, et qui parcourent la ville à pieds.

Toutes ces tâches, qu’elles soient informelles ou régulières, sont toujours une nuance de l’exploitation. Les travailleurs sans-papiers sont employés parce que vulnérables et démunis. Enlisés dans le sable des procédures, les exilés tentent d’affronter seuls le dédale administratif. Les délais, la barrière de la langue, les convocations à la capitale, à la préfecture ou à l’ambassade, sont autant de difficultés à surmonter. Chaque matin, à la Poste en face de la tour de Bretagne, un cortège d’exilés se presse au comptoir afin d’envoyer des enveloppes aux familles demeurées au pays.

Dans le tramway, un homme a le front posé contre la vitre, se demandant où trouver refuge pour le soir. En face, un enfant posé sur les genoux d'une femme le défigure. Il descends péniblement au sol, et saisit le regard d’Ibrahim. Un instant s’écoule avant qu’il n’ose lui sourire. L'homme tend les bras pour le porter et lui rendre un peu de cette lumière, mais il croise aussi le regard inquiet de la mère, toujours assise devant eux.

Après avoir rendu l’enfant et s’être excusé, il est sorti du wagon à l'arrêt Bouffay, rejoindre la fumée et les ombres sur les marches.