Les personnes handicapées, dans l’angle mort des mobilisations sociales

On estime à 12 millions le nombre de personnes handicapées en France. Qu'il s'agisse des handicaps à la mobilité aux handicaps psychologiques, en passant par les maladies chroniques, dégénératives ou les handicaps visuels et auditifs, les personnes handicapées sont souvent absentes des luttes, des cortèges, et pour cause : comment s’organiser, comment lutter quand l’accès à de nombreux lieux publics est difficile voire impossible ?

8 mars 2015, Paris, Manifestation à l'appel de la marche mondiale des femmes

8 mars 2015, Paris, Manifestation à l'appel de la marche mondiale des femmes

On estime à 12 millions le nombre de personnes handicapées en France. Qu'il s'agisse des handicaps à la mobilité aux handicaps psychologiques, en passant par les maladies chroniques, dégénératives ou les handicaps visuels et auditifs, les personnes handicapées sont souvent absentes des luttes, des cortèges, et pour cause, comment s’organiser, comment lutter quand l’accès à de nombreux lieux publics est difficile voire impossible ? Pourtant, pour ces travailleuses et travailleurs souvent relégués au chômage et à la précarité, les raisons de la colère sont nombreuses.

Pour accéder à l’emploi, taire le handicap ?

Certaines travailleuses et travailleurs obtiennent une reconnaissance de leur handicap, leur permettant de travailler dans de pas trop mauvaises conditions. La Reconnaissance de qualité de travailleur handicapé (RQTH) est censée permettre d’avoir un poste aménagé, par exemple de ne pas travailler en open space mais dans un bureau à soi, d’avoir droit à un casque anti-bruit, à plus de pauses, etc. Accueillir un salarié avec RQTH est particulièrement intéressant pour l’employeur, qui obtient des aides de l’Etat en compensation de ces « désagréments »…mais pour autant, pas question pour les travailleurs et travailleuses d’indiquer qu’elles ont un handicap dès l’entretien d’embauche : les discriminations à l’embauche restent prépondérantes vis-à-vis des personnes handicapées. Quand elles parviennent enfin à trouver un travail, gagner autant que les personnes « valides » nécessite souvent de cacher son handicap. Bien souvent, les patrons les embauchent pour rentrer dans leurs quotas, mais elles sont censées carburer comme des personnes valides... La plupart font les frais de la surexploitation capitaliste : des tâches peu ou pas stimulantes, des contrats précaires, des salaires moindres, voire divisés par deux dans les ESAT (Etablissements ou services d’aide pour le travail) censés permettre un accès facilité à l’emploi – mais encadré par quel droit du travail ? Au mieux, on considère les personnes handicapées comme des représentantes d’une diversité un peu exotique que l’on va accompagner par philantropie…au pire, on ne va pas les considérer du tout ou partir du principe qu’elles ne sont capables de rien faire. Pourtant, quoi qu’on en dise, les travailleuses et travailleurs handicapés produisent des richesses dans tous les secteurs de la société…

Une autonomie limitée…

Pour beaucoup cependant, travailler, ou plutôt surmonter tous les obstacles du marché du travail n’est tout simplement pas possible. Une allocation existe pour permettre aux personnes handicapées qui en font la demande d’avoir un minimum pour vivre sans devoir travailler (ou qu'à temps partiel), c’est l’AAH, l’allocation adulte handicapé. Déjà, bon nombre de travailleuses et travailleurs handicapés ignorent son existence ou comment l’obtenir. Celles et ceux qui font la demande doivent alors affronter des démarches administratives lourdes. Pas question d’une aide durable – alors qu’un handicap s’évapore rarement au bout de quelques mois : si le « taux d’incapacité » est estimé entre 50 % et 80 %, la demande d’AAH est à renouveler tous les 1 ou deux ans ! Pour ne pas avoir à la renouveler, il faut que la Commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH) décrète que les « limitations d’activités ne peuvent pas évoluer favorablement »…jolie façon de dire : que l’on est suffisamment handicapé. Il faut remplir les bonnes cases, paraître assez en difficulté, assez handicapé… Et tout cela pour gagner 900 euros par mois ? Pas étonnant que sur 12 millions de personnes handicapées on en dénombre 800 000 qui bénéficient de l’AAH…

…et sans cesse remise en cause

Non seulement la procédure est lourde, mais les diagnostics sont mauvais. Certains tests pour la reconnaissance de l’autisme ou de la bipolarité n’ont pas changé depuis un siècle ou ne visent qu’un public d’enfants. L’autisme est encore traité du point de vue des enfants autistes, ce qui empêche de bons diagnostics pour les travailleurs et travailleuses autistes, qui peuvent ainsi se retrouver sur le banc de touche des aides. Et s’ils l’obtiennent, 900 euros, c’est bien insuffisant quand on connaît le montant des loyers dans les grandes villes comme Nantes…. Et c’est surtout en dessous du seuil de la pauvreté. Mais il ne faudrait pas se plaindre, car on est déjà chanceux de l’obtenir ! La politique des gouvernements successifs, en particulier depuis Sarkozy, a été de modifier les critères d’attribution, et diminuer ainsi le nombre de bénéficiaires. Certes le montant de l’AAH augmente d’année en année, mais on est loin d’une somme suffisante. Encore moins pour les couples de travailleurs handicapés, qui se voient retirer une partie de l’aide sous prétexte qu’ils sont deux à en bénéficier…

La triple peine pour les femmes

Le handicap c’est alors la triple peine pour les travailleuses handicapées. Elles sont plus susceptibles de subir des violences conjugales – ce que la dépendance économique vis-à-vis d’un conjoint qui gagne plus de revenus et dont dépend l'obtention de l'AAH n’arrange pas. Elles ont des salaires encore plus bas que ceux des hommes et des contrats toujours plus précaires, comme leurs sœurs valides. Elles subissent toujours plus de discriminations, dans la vie quotidienne mais pas seulement : l’association des paralysés de France (APF) estime que 40% des femmes handicapées sont discriminées au travail. Et elles sont plus susceptibles d’être placées dans une institution psychiatrique que les hommes.

Pour l’autonomie plutôt que l’inclusion !

L’AAH permet tout de même à bien des travailleurs et des travailleuses de garder leur autonomie. Et l'enjeu est de taille quand on considère la tendance à enfermer les personnes considérées comme folles. Beaucoup d'associations et de personnes neuroatypiques dénoncent des enfermements abusifs, une maltraitance de la part des services de psychiatrie, l'irrespect de la dignité humaine, et toutes les conséquences de rejet par la famille et la société qu’a l’enfermement. Les institutions psychiatriques participent d'un contrôle des corps et de l'exclusion des personnes pas assez productives du reste de la société : on met les vieux en maison de retraite, les pauvres en prison, les fous à l'asile. Et quand il y a des tentatives d'« inclusion », comme des aménagements de scolarité pour que des enfants handicapés puissent participer à des cours aux côtés d'enfants valides, on confie leur accompagnement à des Auxiliaires de vie scolaire (AVS) ou à des AESH (accompagnants des élèves en situation de handicap), des travailleuses (en majorité) elles-mêmes précaires car employées avec des contrats courts, payées à peine le SMIC pour très peu (pas assez !) d’heures, et envoyées au charbon sans formation, sans aucune connaissance du handicap ni de comment l’appréhender. Très peu d’enfants handicapées parviennent à mener leur scolarité jusqu’au lycée. Voilà l’inclusion à la sauce bourgeoise !

S’organiser pour lutter

Les raisons de se révolter sont nombreuses, mais nombreux aussi sont les obstacles à franchir. Le handicap en lui même, qui ne permet pas d'anticiper son état de santé au moment de l'action ou de la réunion prévue, et qui nécessite de se réunir dans des lieux adéquats, calmes et accessibles. Des lieux comme ceux-là, il y en a peu... Et puis bon nombre de personnes handicapées ou de travailleurs et travailleuses à leur contact ne se voient pas comme une force, et quoi d'étonnant quand on nous assomme de discours condescendants et puerilisants sur les personnes handicapées ? Pourtant, des tentatives de faire porter cette voix, il y en a. De plus en plus, et à Nantes aussi, des travailleuses et travailleurs handicapés se regroupent, discutent, en dehors des associations, afin de mettre sur la table leurs conditions de vie, de travail, et leurs revendications, en lien avec les revendications de l'ensemble du monde du travail : augmentation des salaires, meilleures conditions de travail et répartition du temps de travail entre toutes et tous. Tous ensemble, travailleuses et travailleurs de tous les secteurs, handicapés, accidentés du travail ou valides, continuons le combat !