A Nantes, la couleur jaune du fric

En septembre 2017, le président du FC Nantes, Waldemar Kita, annonce son projet de construction d’un nouveau stade à Nantes. Le stade de la Beaujoire, alors âgé de seulement 33 ans, aurait vieilli trop vite. Salué pourtant comme un stade très moderne à sa construction, et encore en 1998 lors de la coupe du monde de football, il aurait mal vieilli. Le projet « YelloPark » se propose donc de remplacer l’ancien stade, avec une capacité à peine supérieure.

Vue du projet sur le Twitter de Johanna Rolland en novembre 2018

Vue du projet sur le Twitter de Johanna Rolland en novembre 2018

En septembre 2017, le président du FC Nantes, Waldemar Kita, annonce son projet de construction d’un nouveau stade à Nantes. Le stade de la Beaujoire, alors âgé de seulement 33 ans, aurait vieilli trop vite. Salué pourtant comme un stade très moderne à sa construction, et encore en 1998 lors de la coupe du monde de football, il aurait mal vieilli. Le projet « YelloPark » se propose donc de remplacer l’ancien stade, avec une capacité à peine supérieure (40.000 contre plus de 76.000 alors). Il serait construit, sur fonds privés amenés par W. Kita et le groupe Immobilier Réalités, sur le parking du stade actuel. Le nouveau stade ne serait donc plus un bien public, ni même propriété du FC Nantes, mais 100 % privatisé.

Une envie de béton...

Le projet, alors soutenu par la mairie, comprenait la cession du stade et du terrain par Nantes Métropole, et un gros volet immobilier : avec 1500 logements, un hôpital, une école, un parking ouvert et in parking souterrain… Selon Johanna Rolland, la mairie a obtenu qu’un centre commercial initialement prévu ait été retiré du projet, mais il reste que 23ha vont être cédés à Kita et ses amis.

Aussitôt, de nombreuses voix se lèvent pour protester contre ce projet en fait 100 % immobilier, et contre les arguments avancés sur la soi-disant vétusté du stade. Depuis que Kita a racheté le club en 2007 à Socpresse (Serge Dassault), le nouveau stade est une de ses marottes. Les multiples arguments avancés (stade ne répondant pas aux normes, rénovation coûtant 100 millions d’euros au frais du contribuable) sont régulièrement battus en brèche, mais ça n’empêche pas les institutions locales et la direction du club de continuer sur leur lancée.

Après des mois de concertations bidons (comme dans tous les grands projets inutiles), et malgré la contestation, le projet est confirmé. Mais, en novembre 2018, la métropole annonce l’abandon du volet immobilier du nouveau stade, tout en confirmant la construction de celui-ci, sans réellement justifier cet abandon. Bizarrerie, ce deuxième projet annule la destruction de l’ancien stade. Il est donc prévu que deux stades de 35.000 places se côtoient, l’ancien stade devant servir « à un autre sport », sans préciser lequel. Le conseil métropolitain vote donc le mois suivant la cession de 9 hectares de foncier. Johanna Rolland l’assure, pas de « projet urbain » dans cette nouvelle mouture.

Un dernier rebondissement a lieu en février 2019, où l’ouverture d’une enquête à l’encontre de Kita pour fraude fiscale contraint la métropole à le lâcher et ainsi rendre impossible le projet de nouveau stade. Tout le long du projet, Johanna Rolland maintient que l’utilité pour le contribuable est de délier le FC Nantes et du public, le nouveau étant financé à 100 % par le privé.

...sur fond de spéculation

Depuis, les révélations de l’association A la Nantaise début janvier, ont mis au jour les montages de Kita et la mairie. Comme expliqué sans aucune honte en réponse aux affirmations de À la Nantaise par Pascal Bolo (adjoint au maire) le 7 janvier de cette année : pas de projet urbain, ça voulait dire pas de logements ! Il rétorque aussi que tout le monde était au courant depuis le début, que rien n’était caché. Pourtant, l’association a dû saisir la Commission d’Accès aux Documents Administratifs pour avoir accès à ces informations, qui n’étaient même pas connues des élus du conseil métropolitain lorsque ceux-ci ont voté pour la vente du terrain sans connaître l’acquéreur, le montant de la vente et la nature du projet.

Ce projet immobilier mais pas « urbain », dénommé “Le village”, s’étend sur 3,9 hectares en plus des cinq hectares du stade : une clinique privée, un hôtel 4 étoiles, des bureaux, commerces, restaurants… On comprend mieux le sketch de novembre pour calmer les esprits, tout en faisant passer en force un juteux cadeau à l’ultra-riche Waldemar Kita.

En plus de cela, À la Nantaise a révélé que les loyers que paye le club pour le stade et le centre de formation de la Jonelière sont tout bonnement ridicules :130.000 euros annuels pour la Beaujoire, quand les recettes des tickets vendus au plus bas prix (16€) pour le match de ce weekend contre Bordeaux ont rapporté au club à eux seuls 200.000€, et que les frais engagés régulièrement par la Métropole pour l’entretien et la rénovation du stade s’élèvent à dix millions depuis 2014.

De beaux cadeaux au foot business : le FCN a-t’il besoin de telles faveurs, lui dont le budget annuel est de 70 millions d’euros ? La Chambre Régionale des Comptes avait déjà pointé du doigt en 2014 les relations économiques entre le club et la ville, les qualifiant d’illégales. Encore une fois, Pascal Bolo rejette la faute sur des modalités fixées par l‘équipe municipale précédente, dont il faisait pourtant partie puisqu’il est adjoint au maire au sien de la majorité depuis 2008. Il affirme même fièrement sur son blog que Jean-Marc Ayrault l’avait mis en charge du FCN à la mairie en 2010 !

Jaune béton, gestion rose, et opposition verte ?

À l’approche des élections municipales, des tensions sont apparues au sein du conseil métropolitain. Alliés du PS au sein de la majorité municipale, les Verts se sont positionnés contre le projet. Un positionnement tardif, et au départ timoré, comme en témoigne leur conférence de presse fin mars 2018 (1). Leurs préoccupations à l’époque semblent être loin de la contestation d’un projet aberrant, et un cadeau supplémentaire au richissime Kita. Huit mois plus tard, ils dénonceront une opération « 100% spéculative » après l’annonce de la deuxième version du projet. Le côté spéculatif du projet était-il plus apparent dans sa version de 9ha où « il [nous] manque des infos », que dans la version originale de 23ha où le détail du bétonnage était connu ? Ou bien, les municipales approchant, et la contestation grandissant contre le projet, les Verts se seraient-ils offerts à peu de frais un vernis de radicalité et de préoccupations sociales et environnementales ?

En réalité, le PS et les Verts marchent main dans la main pour faire tourner la boutique. Les élections municipales qui approchent ne sont pour le PS comme pour les Verts qu’un moyen de jauger au premier tour le rapport de forces entre les deux principales composantes de la future majorité. Les 11 élus Verts au conseil municipal sont (entre autres) en charge des question suivantes : Énergie et bâtiment ; développement des quartiers ; logement, habitat et formes urbaines… Il est plutôt compliqué de se dédouaner de la politique d’urbanisme de la mairie avec un tel palmarès. Quant à Florian Le Teuff, président d’À La Nantaise, il figure en bonne position sur la liste des Verts sur la mairie. Il revendique une démarche « transpartisane » de « lobbying » au sein des différents partis qui seront aux manettes à Nantes. On voit pourtant où mène la politique des Verts : peser en faveur de l’écologie au sein de la majorité municipale face à un grand projet urbain (pardon immobilier) inutile et « 100 % spéculatif ». Par ailleurs, sa position sur la Beaujoire est « qu’il faut la moderniser, surtout si on veut décrocher les Jeux olympiques. Pourquoi la Métropole ne lance-t-elle pas un appel à projets ? »(2). Le Yellopark écarté, le PS les Verts et Le Teuff auront tout loisir lors du prochain mandat de discuter sur le moyen d’investir des centaines de millions dans un stade flambant neuf ou modernisé, quand les prix de l’immobilier et du locatif flambent à Nantes, et que les Nantais manquent cruellement de logements à des prix abordables. À chacun ses priorités.

Ces dernières années, toute la gauche se dresse (surtout en paroles) contre le foot business. Un sport autrefois équitable, populaire, et pas pourri par l’argent se serait transformé en un show truqué par les inégalités économiques, sans valeurs, une immonde machine à fric perdant son charme. Alors que faire ?

Les origines de la fièvre jaune

Tout d’abord, l’argent roi dans le foot, c’est pas nouveau. Le foot pro en France est apparu officiellement en 1932 et était déjà présent depuis des années illégalement (amateurisme marron). Au départ, c’était vu comme une avancée pour la classe ouvrière, le plus haut niveau étant, lorsque l’amateurisme était la règle, réservé à la classe bourgeoise qui, ne travaillant pas, pouvait s’entraîner à longueur de semaine, tandis que les ouvriers passaient leur temps enchaînés à leur travail. Le paiement des joueurs permettait aux prolétaires de se passer du travail, partiellement ou totalement, et ainsi de concurrencer les équipes bourgeoises (vous imaginez bien que la mixité sociale, encore moins que maintenant, était de mise dans le sport). C’était aussi une porte de sortie par rapport au travail détruisant les forces vives des travailleurs – et laissant de coté les travailleuses, un moyen d’échapper à la condition ouvrière.

Cela fait bien longtemps que les clubs français de haut niveau ne sont plus de vraies associations sportives mais des joujoux aux mains de riches patrons. C’est le cas pour le FCN créé en 1943 par la fusion de plusieurs clubs dans le but de former une équipe performante, sous l’égide des industriels Jean Le Gallou, Marcel Saupin. D’ailleurs le club bénéficie dès 1951 de subventions municipales dans le but avoué de recruter un entraîneur demandant un gros salaire.

Depuis, la masse d’argent circulant à travers le foot à continuellement augmenté. Ce qui a vraiment changé dans le sport professionnel ces dernières années, c’est que cette augmentation a considérablement accéléré. En 1994-1995, lorsque Nantes a survolé la Ligue 1, son budget était de 90millions de francs, soit 18 millions d’euros actuellement en prenant en compte l’inflation. La répartition de ces sommes d’argent a aussi fortement évolué, puisque par exemple les trois clubs les plus riches de Ligue1 (Paris, Lyon, Monaco), rassemblent plus de budget que les 17 autres clubs. Les droits TV ont quasiment doublé en 8 ans pour atteindre la somme mirobolante de 1,2 milliards d’euros à compter de l’année prochaine. Cet énorme flot d’argent de deux sources : directement de la poche des supporters (tickets, abonnement aux chaînes sportives…) et des annonceurs (sponsors, pub dans le stade et à la TV), donc la plupart du temps des entreprises qui utilisent une partie de leur ressources pour se faire connaître (au détriment par exemple, des salaires ou des prix, dans une logique de profit). Dans le dernier cas, il s’agit du sponsoring d’un état, qui transforme des équipes en façade de leur diplomatie (un exemple connu mais loin d’être isolé étant le Qatar avec le PSG. Dans tous les cas, les spectateurs l’ont dans l’os. Eux qui produisent par leur travail la richesse de cette société, c’est directement ou indirectement de leur poche que vient cette considérable concentration d’argent dans le foot.

Un autre foot est-il possible ?

On pourrait naïvement penser que les autres revenus augmentant énormément, les clubs offriraient à leur supporters des tarifs accessible afin de garnir les tribunes. Seulement, les clubs sont des entreprises capitalistes qui visent à optimiser leurs revenus et leur dépenses. À la Beaujoire, les tarifs sont globalement en hausse indépendamment des résultats. Pour le match contre Paris dans 8 jours, et qui est pourtant un mardi soir, les places les moins chères en tribune latérale sont à 57€, soit plus de sept heures de SMIC net. Une journée de travail ! Les tarifs devenant de moins en moins accessibles, les tribunes se dégarnissent. À Nantes, l’affluence moyenne de la saison passée était de seulement 25.000 spectateurs, contre environ 30.000 au début des années 2000. La revendication pour des tarifs plafonnés dans les stades se popularise de plus en plus en Europe. Pour les imposer, il faudra plus que des tractations avec des équipes municipales, il faudra retrouver un contrôle « d’en bas » sur le football et le sport en général.

Pour cela, certains, comme à la Nantaise, proposent l’actionnariat populaire. L’idée est que les clubs soient détenus en partie ou totalement par ses supporters. Ce système est inspiré par le fonctionnement de nombreux clubs espagnols, détenus par les sociétaires ou « socios ». À la Nantaise estime par exemple à 1,7 millions la possible levée de fond par l’asso pour acheter des parts du club. Une broutille quand Kita a tenté de vendre le club cet été pour plusieurs dizaines de millions...

Une autre piste est d’obliger les clubs de foot à être détenus par une association sportive, comme c’est le cas en Allemagne. L’entreprise Bayern Munich est donc propriété de l’association Bayern Munich, qui elle est contrôlée par ses adhérents.

Ces deux exemples montrent très vite leurs limites : le Barça (détenu par des socios) et le Bayern (par une association), ont été de véritables locomotives dans le développement du foot business, et pèsent par exemple sur les décisions de l’UEFA pour un partage des droits TV en coupe d’Europe toujours plus inégalitaires. En réalité, les clubs de foot ne reversent quasiment jamais de dividendes. L’intérêt pour leur propriétaire est ailleurs : dans les projets immobiliers qu’ils permettent de réaliser (comme Jean-Michel Aulas et son nouveau stade à Lyon par exemple), dans les contrats de sponsoring, dans les ventes de produits dérivés bénéficiant aux équipementiers, aux chaînes TV, aux instances locales, etc. La forme de direction des clubs ne leur permet pas d’échapper à la logique capitaliste qui gouverne les sport professionnel. Dans le système actuel, une équipe qui ne favorise pas le fric est automatiquement désavantagée, tout comme une entreprise qui ne viserait pas la réalisation de profits.

C’est donc de cette logique qu’il faudrait sortir. Repenser un sport comme populaire et non comme un fleuve de cash est pourtant assez simple. Un monde débarrassé des vautours capitalistes offrirait des possibilités infinies dans le domaine des sports, tout comme dans le domaine de la culture, des arts…

Certes, ces enjeux sont loin d’être centraux pour les travailleurs, que la simple nécessité pousse à lutter en ce moment même pour de meilleures conditions de retraite, de travail, de vie. Mais il est toujours utile de se rappeler que la société dans laquelle nous vivons considère nos émotions comme des marchés, et que sa course aux profits pourrit jusqu’à notre passion pour un simple jeu de ballon.