MigrantEs NantaiSEs – 1/3 – Entre violences policières et mensonges

Jeudi 30 janvier 2020, les derniers exilés qui s’étaient réfugiés au gymnase Jeanne Bernard à Saint-Herblain quittaient les lieux. C’est du moins en ces termes que la presse locale décrit les faits, car ils ne sont sûrement pas partis d’eux-mêmes et vers des solutions de logement pérennes. Ce sont environ 200 personnes qui habitaient encore au gymnase, et qui ont dû partir rapidement avant l’arrivée des bulldozers.

Le gymnase Jeanne-Bernard en octobre 2019

Le gymnase Jeanne-Bernard en octobre 2019

Jeudi 30 janvier 2020, les derniers exilés qui s’étaient réfugiés au gymnase Jeanne Bernard à Saint-Herblain quittaient les lieux. C’est du moins en ces termes que la presse locale décrit les faits, car ils ne sont sûrement pas partis d’eux-mêmes et vers des solutions de logement pérennes (1). Ce sont environ 200 personnes qui habitaient encore au gymnase, et qui ont dû partir rapidement avant l’arrivée des bulldozers. Parmi eux essentiellement des déboutéEs, re-déboutéEs du droit d’asile, des « dublinéEs » : celles et ceux qui ne rentrent pas dans les cases de l’asile à la française et à l’européenne. Les migrantEs auxquels l’État ne donne pas de place en CADA, les centres d’accueil des demandeurs d’asile, et ne réserve que les OQTF (obligation de quitter le territoire).

Nantes, ville accueillante ? Vraiment ?

Tout ce charabia administratif laisse à penser qu’il n’est pas du ressort de la ville d’héberger les travailleurs et travailleuses qui arrivent ici au péril de leur vie dans l’espoir d’un avenir meilleur – d’un avenir tout court. C’est d’ailleurs ce que la maire sortante, Johanna Rolland, veut nous faire croire quand elle demande la facture à l’État. Jeudi 30 janvier, le jour même de l’évacuation définitive du gymnase Jeanne Bernard, elle adressait à Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement en visite à Nantes, un communiqué où elle lui demandait de rembourser les « 10 millions d'euros dépensés » en 2018 lors de l'évacuation du square Daviais pour la prise en charge de « près de 800 migrants » (2).

Sans s’éterniser sur le fait que les chiffres sont faux (toutes les sources s’accordent pour dire que la mairie a évacué dans les gymnases environ 600 personnes), cette critique de la mairesse vis-à-vis de l’État ne manque pas de sel. Certes, l’accueil des demandeurs d’asile relève, sur le papier, de l’OFII (Office français de l’immigration et de l’intégration), un organisme qui dépend du ministère de l’Intérieur. Pour autant, la mairie est loin d’être innocente dans la mise à la rue de centaines de personnes depuis des années. Quand Johanna Rolland dit, dans son communiqué, que le fait que « les demandeurs d'asile se trouvent très nombreux sans hébergement pendant de longues semaines ou mois », est « indigne d'une démocratie » (3), elle cherche à nous faire croire, une fois encore, qu’elle fait son maximum pour améliorer les conditions de vie des migrantEs nantaiSEs. C’est pourtant bien elle qui avait ordonné l’évacuation des jeunes mineurs non-accompagnés qui avaient trouvé refuge dans les locaux vide de l’école des Beaux-Arts fin 2017 (4) !

A l’été 2018, alors que la préfecture la mettait en demeure d’évacuer le square Daviais, la mairie avait d’abord refusé et choisi plutôt de faire venir Médecins du Monde et de distribuer des kits d’hygiène et des sandwichs avec la Croix Rouge (5). Soit. Mais tout cela était largement insuffisant vu l’insalubrité du site, et finalement, c’est une fois encore la mairie qui a prononcé l’évacuation du square Daviais avec répartition des presque six cent migrantEs dans cinq gymnases au mois de septembre, sans concertation avec les associations actives sur le site. Une solution temporaire (prévue pour quinze jours !) qui a rejeté progressivement des dizaines de migrantEs à la rue et poussé des habitantEs solidaires à réquisitionner un nouveau squat, le gymnase Jeanne Bernard, propriété du diocèse de Nantes. Et c’est Johanna Rolland qui a demandé à ce que le square Vertais, investi par des migrants après l’évacuation du square Daviais et évacué quelques jours plus tard, soit recouvert de gravas pour empêcher toute réinstallation de tentes sur le site...

L’actuelle majorité municipale s’est souvent cachée derrière une préfecture intransigeante pour se faire passer pour une mairie au service des plus démunis, à la recherche de solutions, à l’écoute de la population. C’est sûr que face à une préfecture qui préfère ne pas fournir de solution d’hébergement, sous prétexte que cela créerait un « appel d’air » (6), la mairie qui ouvre dix places ici, quatre-vingt-dix places là passe pour un bon Samaritain (7). Rien de surprenant dans la politique de la préfecture : ce n’est pas que l’État fasse mal son travail d’accueil, c’est plutôt que l’État est là pour mal le faire. Pour preuve, la loi Asile et Immigration de Gérard Collomb (ministre de l’Intérieur de Macron avant Castaner) en 2018, qui a encore durci les procédures de demande d’asile et allongé la durée d’emprisonnement en CRA (Centre de Rétention Administrative) pour les personnes qui arrivent en situation irrégulière.

Tambouilles politiciennes et calculs électoraux sur le dos des migrantEs

Quant à la politique de la mairie, il ne s’agit généralement que de choix stratégiques électoralistes. D’un côté, ne pas trop froisser la frange la plus à gauche de son électorat, et concurrencer le vote pour les Verts, la FI, ou Nantes en commun dans ces élections municipales ; de l’autre, s’assurer le vote des électeurs que la politique sécuritaire rassure. Fermer les squats, chasser les migrantEs hors de la ville, expulser les clandestins ou simplement les rendre inaccessibles à la vue, voilà une politique qui n’a rien à envier à celle du Rassemblement national ou de La République en Marche.

D’ailleurs ne nous y trompons pas. Si EELV (Europe-Ecologie-Les-Verts), et Julie Laernoes sa tête de liste pour ces élections municipales, se posent en soutien à la cause des migrantEs, cela ne veut pas dire qu’une fois éluEs ils et elles ne continueront pas ce jeu du chat et de la souris avec les décisions de la préfecture. D’autant plus s’ils s’allient au second tour des élections avec Johanna Rolland, afin de continuer à co-diriger le conseil municipal. Aucune promesse de la part des partis institutionnels, ancrés dans le jeu électoral, n’assurera l’ouverture de lieux d’hébergement, le soin pour tous, l’accès à l’école et à la formation : cela, seules les luttes le permettent.

N’oublions pas que ces partis sont prêts à tout pour que Nantes conserve son image de ville idéale, culturelle, ouverte et touristique, au milieu de laquelle le square Daviais a été la verrue de trop. Il faut savoir conserver ses atouts politiques et économiques : si le gymnase Jeanne Bernard a été complètement évacué le jour de la venue de Sibeth Ndiaye, ce n’est pas un hasard du calendrier. La mairie préfère parquer des gens en périphérie et investir dans des projets culturels ou des centres commerciaux – dans un centre-ville déjà saturé – plutôt que se confronter vraiment aux problèmes de logement et d’accueil.

>>> Pour lire la suite du dossier : MigrantEs NantaiSEs - 2/3 - Pour un monde sans frontières, et la régularisation de tous les sans-papiers !