Culture : un ministre invisible et un monde en souffrance

Pendant deux jours, à l’occasion des Biennales Internationales du Spectacle (BIS), les 22 et 23 janvier 2020, Nantes est encore plus devenue – si tant est que cela soit possible… – « the place to be » du monde de la culture. Outre les milliers de professionnelLEs venus se presser dans cette fourmilière à rêves, un invité s’est fait remarquer : le ministre de la Culture, Franck Riester.

Collectif "Art en grève Nantes-St-Nazaire"

Collectif "Art en grève Nantes-St-Nazaire"

Pendant deux jours, à l’occasion des Biennales Internationales du Spectacle (BIS), les 22 et 23 janvier 2020, Nantes est encore plus devenue – si tant est que cela soit possible… – « the place to be » du monde de la culture. Outre les milliers de professionnelLEs venus se presser dans cette fourmilière à rêves, un invité s’est fait remarquer : le ministre de la Culture, Franck Riester. Autrement appelé « l’homme invisible », Riester est un homme de droite discret et passe-partout (pion de Nicolas Sarkozy, puis François Fillon entre autres), tout particulièrement qualifié pour le poste donc… d’autant plus qu’au monde de la culture il n’y connait rien ! Contrairement à sa prédécesseure Françoise Nyssen, lui n’a aucun fait d’arme dans le domaine, ce qui en fait un très bon pantin de la Macronie. Riester disparaît volontiers derrière son Macron, pour toutes les déclarations et les annonces.

Ce qu’il préfère, lui, ce sont les petits commentaires populistes et mal placés, à l’image de son tweet contre la grève à Radio France, le jour anniversaire de l’attentat à Charlie Hebdo. Plutôt culotté pour un ministre qui avait refusé de recevoir ces mêmes grévistes. De même, peu de temps avant sa venue à Nantes, il avait annulé ses vœux à la profession, craignant d’être malmené comme l’avait été la PDG de Radio France Sybille Veil. Mais le silence a ses limites : poumons gonflés, discours taillé sur mesure, le ministre Riester se lance courageusement dans l’arène des BIS.

Un grand saut d’autant plus périlleux que le public du grand auditorium de la Cité des Congrès avait été chauffé par le discours de l’intersyndicale. Celle-ci venait de rappeler gentiment les enjeux sociaux et professionnels qui traversent le secteur culturel : future loi de décentralisation, nouvelle loi chômage, inquiétudes face à la réforme des retraites…

Le chômage et les incertitudes concernant la retraite, dans le monde du spectacle, on connaît : ce sont les corollaires de l’intermittence et de la précarité. Pour faire court, ce statut d’indemnisation du chômage permet de pallier l’irrégularité de l’activité de certaines professions, artistes et techniciens notamment, mais pas que. Donc qui dit « irrégularité », dit carrière à trous, dit retraite de misère avec le système universel à points. Mais les intermittentEs ne sont pas les seuls concernés dans le secteur : le milieu culturel est marqué par une grande précarité et un véritable malaise professionnel, peu connus et qui dépassent largement la question des retraites.

Précarité parce que nombre de métiers comme chargéE ou attachéE de billetterie, de médiation, de communication, les ouvreuses, les gardienNEs de musées – la liste serait longue –, sont majoritairement assurés par des personnes qui enchaînent les CDD dans la limite du droit, ou qui sont stagiaires, ou en service civique, donc non professionnels. Sans parler de l’appel aux sous-traitants, comme Muséa, qui ne permettent pas à certains employés de bénéficier du même statut, et donc des mêmes droits que leurs collègues.

Malaise donc lié à cette précarité, mais aussi au fait que les institutions culturelles ont la mauvaise et fréquente habitude de s’assoir sur le droit du travail : mentionnons notamment l’accumulation, voire le non-comptage, des heures supplémentaires, qui poussent de nombreux travailleurs et travailleuses du secteur au burn-out, ou les techniques managériales immondes, comme en témoignent les « CDN leaks »[1] sortis fin 2018, alors que des salariés du théâtre de la Commune d’Aubervillier était justement en grève contre leur direction[2]. Bref ! Une ambiance plutôt tendue dans le milieu, dont l’habituelle bonne figure se transforme en grimace.

C’est donc dans ce contexte, avec le ton grave mais la bouche en cœur, que le petit ministre Riester a fait quelques annonces devant le public des BIS, venus de toute la France. Et voici qu’il promet de défendre la spécificité des professions culturelles dans cette réforme des retraites dite « universelle », tout comme il l’aurait soi-disant fait pour la réforme du chômage. « Menteur ! » crie-t-on dans la salle. Pas impressionné, il poursuit en s’enorgueillissant d’avoir dépoussiéré une aide à l’emploi et à la création (le Fonpeps), ainsi que d’avoir augmenté de 8 millions d’euros le budget 2020 de la culture. Ces 8 millions étaient en fait déjà prévu dans le budget sous forme de subvention. « Mais t’es qui toi ?! Tu n’es pas sur le terrain ! » entend-on alors fuser du public. C’est ce qui s’appelle se faire remettre à sa place…

Et oui parce que ne sont pas ces 8 millions, et la soi-disant défense des droits des travailleurs de l’art qui vont permettre d’embaucher, d’augmenter les salaires, de défendre une culture exigeante et diversifiée, accessible à touTEs véritablement. Une culture qui n’est pas à vendre, pas événementielle, pas touristique, comme cette culture du Pass du même nom. Une culture qui rassemble les gens au lieu de les diviser par une ségrégation économique, car l’écart se creuse entre ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas sortir dans les lieux culturels.

Rien de nouveau donc sous le soleil du ministère de la culture ! Mais force est de constater que la profession se réveille, qu’elle sort de ses lieux (comme l’opéra de Paris ou Le Louvre), qu’elle se rassemble sous forme de collectifs « Art en Grève » et qu’elle revoit petit à petit ses a priori sur la lutte… jusqu’à entonner, à la fin du discours du ministre, l’hymne des Gilets Jaunes « On est là » ! L’histoire ne dit pas ce que le ministre pensa en descendant de l’estrade, ni même s’il pensa. Mais depuis, il reste bien au chaud dans son ministère…