Face aux politiques capitalistes à l’université : quelles perspectives de luttes ?

L’université ne fait pas exception. Comme les hôpitaux publics, la Poste ou la SNCF, elle est touchée par des politiques qui visent à ouvrir les services publics aux logiques du marché capitaliste : mise en concurrence, recherche du profit, quête de rentabilité et chasse aux coûts. Les réactions n’ont pas manqué ces dernières années et ces derniers mois. Que faudrait-il pour mettre un coup d’arrêt à ces politiques ?

Crédit : Photothèque Rouge/JMB

Crédit : Photothèque Rouge/JMB

L’université ne fait pas exception. Comme les hôpitaux publics, la Poste ou la SNCF, elle est touchée par des politiques qui visent à ouvrir les services publics aux logiques du marché capitaliste : mise en concurrence, recherche du profit, quête de rentabilité et chasse aux coûts. Les réactions n’ont pas manqué ces dernières années et ces derniers mois. Que faudrait-il pour mettre un coup d’arrêt à ces politiques ?

Sélection, j’écris ton nom

Cette politique générale, conjuguée à une forte augmentation du nombre de jeunes en âge d’étudier, s’est traduite en 2018 par la mise en place de Parcoursup. Elle s’est aussi traduite par une augmentation sans précédent et scandaleuse des frais d’inscription des étudiants étrangers non européens. A chaque fois, la logique est la même : sélectionner par le fric ou par la réussite scolaire (ce qui revient bien souvent au même…), en rendant plus difficiles encore les conditions matérielles d’étude d’un nombre croissant d’étudiantEs confrontés à la précarité.

Ce système de sélection dont l’objectif est de limiter le nombre de jeunes qui auront accès aux études supérieures a été dénoncé et combattu par nombre d’universitaires, d’étudiantEs et de lycéenNEs. A juste titre ! On est bien loin de l'université ouverte à toutes et tous. L'ascenseur social est bloqué et les bonnes places sont de plus en plus chères.

Parcoursup est une étape de plus d’une série de mesures qui se sont enchaînées sous Sarkozy, Hollande et Macron. Sous prétexte d’amélioration de l’attractivité et de l’efficacité de la recherche et de l’enseignement supérieur, ces politiques ont mis les personnels des universités et les étudiantEs sous pression permanente. La loi dite de « programmation pluriannuelle de la recherche » annoncée pour le printemps accentuera encore la tendance… à condition que le gouvernement arrive à l’imposer… ce qui est tout sauf certain !

Extension du domaine de la précarité

Au mois d'octobre, l'immolation d'un étudiant à Lyon a déclenché un mouvement de protestation des étudiantEs. Ce jeune, dans une lettre, dénonçait les conditions précaires dans lequel il vit, conditions que beaucoup d'étudiantEs ressentent aussi durement : obligation de travailler pour financer ses études, bourses trop basses par rapport aux loyer, isolement face aux problèmes… Durant le mois de novembre, manifestations étudiantes, blocage des universités, actions symboliques comme des RU gratuits se sont enchaînés dans toute la France.

La précarité touche aussi de plus en plus les enseignantEs. Le nombre d’heures de cours dispensés par des enseignantEs précaires en vacation a explosé, jusqu’à représenter le même montant que celui des heures réalisées par des enseignantEs titulaires. Autrement dit, à l’université de Nantes une heure de cours sur deux est dispensée par unE enseignantE précaire !

Souvent payés avec des mois de retard, les enseignantEs vacataires ont aussi eu la désagréable surprise de découvrir en septembre 2019 un courrier de la Présidence de l’université réclamant le remboursement d’une « dette » (c’est le terme qui était utilisé) due à une erreur comptable. L’Université aurait versé « trop » d’argent à 1600 travailleuses et travailleurs, pour une somme totale de 900 000 euros. Pour certains la réclamation se chiffrait à plusieurs milliers d’euros ! Alors que nombre de vacataires peinent à boucler leurs fins de mois, on imagine le choc… et la colère bien légitime de se voir réclamer de façon si brutale le remboursement d’une prétendue « dette ». Cet épisode révèle aussi l’ampleur du recours au travail précaire à l’université.

Les voies de la mobilisation

Quand le mouvement de grève contre la réforme des retraites a démarré le 5 décembre, des enseignantEs – titulaires et précaires –, des personnels non enseignant et des étudiantEs. Côté étudiantEs, on est loin d’une participation massive au mouvement (mais c’est le cas à Nantes comme dans la plupart des universités). Pour autant, de nombreux étudiantEs ont fait le lien entre la précarité qu’eux ou leurs parents vivent au quotidien et l’attaque du gouvernement contre les retraites. On a toutes et tous à perdre avec cette réforme. Mais celles et ceux qui cumulent les petits boulots et les périodes d’inactivité sont tout particulièrement conscients qu’ils seront directement impactés par le système universel de retraite à points que le gouvernement veut mettre en place en 2022.

Des freins existent et il appartiendra à toutes et tous de savoir les lever collectivement. Nombreux sont les étudiantEs à se concentrer sur leurs examens et à ne pas s’autoriser à prendre part au mouvement. En effet, depuis le passage de la loi O.R.E (malgré un fort mouvement de contestation de la jeunesse scolarisée), les étudiantEs – et notamment les boursiers – ont encore moins de marge d’erreur aux examens. Redoubler est plus difficile, se réorienter plus risqué. La pression est d’autant plus grande lorsque l'on n’a aucune garantie de trouver un boulot après les études. L’attitude hostile de la présidence de l’université de Nantes, qui joue des partiels, des menaces de sanction et des fermetures administratives, a pu également peser sur le climat général.

La mobilisation n’est donc pas massive, mais elle est bel et bien là. Depuis des mois des centaines d’étudiantEs se sont mis à discuter, à s’intéresser aux luttes en cours et à s’organiser. A Nantes des Assemblées générales ont eu lieu quasiment toutes les semaines depuis le mois d'octobre. Elles ont permis de prévoir des actions et de partager des expériences de lutte avec des travailleurs et travailleuses de secteurs en lutte, comme les cheminots, les profs, les animateurs et animatrices des centre de loisirs, et les assistantEs d'éducation, dont la plupart sont aussi étudiantEs.

EtudiantEs, profs, personnels des universités : c’est tous ensemble qu’il faut lutter !

Plus récemment, c’est l'annonce de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) qui a fait se mobiliser nombre d’enseignantEs, doctorantEs et post-doctorantEs. Pour l'instant on ne peut se baser que sur les rapports des groupes de travail formés à cette occasion (qui sont surtout composés de grands pontes universitaires proches de Macron et de son parti, la République en Marche). Il en ressort très clairement une précarisation des enseignantEs, qui seront recrutés « par projet », donc avec des contrats à durée limitée. C’est une surcharge d'enseignement encore plus marquée qui attend les jeunes diplômés, avec la suppression du plafond de 192h d'enseignement par an : la porte ouverte aux heures supplémentaires non payées. Ce projet de loi annonce aussi une augmentation de 9% du temps de travail du personnel BIATSS (Bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniques, sociaux et santé).

Pour les profs, censés être à la fois enseignantEs et chercheurEs, cette loi annonce aussi une dégradation des conditions de recherche. Les enseignantEs devront encore plus se vendre et adapter leurs travaux de recherche pour trouver un laboratoire qui les embauche – et pour une durée déterminée. Ils seront encore plus évalués sur leur « performances » et leur rentabilité. Ce système de CDD, déjà largement utilisé dans les laboratoire de sciences dites « dures » (biologie, physique appliquée,..) aura des conséquences désastreuses pour les sciences humaines, déjà délaissées par les gouvernements successifs car jugées trop peu rentables.

En bref, cette loi entérine la dégradation des conditions de travail à l’Université pour tous les personnels, et donc aussi la dégradation des conditions d’étude. Car assurer plus d’heures, avec du personnel sous-payé et une mosaïque de statuts différents pour les enseignantEs, avec le même matériel et les mêmes salles de cours sous-équipées, a peu de chance de favoriser une formation de qualité et une écoute pour les étudiantEs les plus en difficultés. C'est un pas de plus vers les financements privés de l'université et la création d’universités d’élite bien subventionnées : c’est la privatisation d'un secteur public en train de pourrir sur place à cause de choix politiques basés sur le profit.

Le 5 mars et après : faire de l’université un lieu de vie politique

Le 5 mars prochain, un appel est lancé par la coordination nationale des fac et laboratoire en lutte à une université à l'arrêt des cours et de la recherche. « Profs en grève » ne veut cependant pas dire « fac morte » : ce serait au contraire le moment de faire de l'université un lieu de vie politique, d'organiser des débats, d'inviter des secteurs en lutte, d'échanger des expériences. Que l'université ne soit pas seulement un lieu où l’on apprend des choses, mais où l'on puisse penser collectivement une autre société, et comment y arriver.

À nous, étudiantEs, enseignantEs précaires ou titulariséEs, personnels des universités, de nous unir et de nous mobiliser afin de permettre que l’université soit vraiment ouverte à toutes et tous. Renforçons nos liens avec les autres travailleurs et travailleuses en lutte, les cheminotEs, les hospitalierEs, les profs du secondaire et du primaire. Car s’il y a bien quelque chose qui fait peur à Macron et sa clique, ainsi qu’aux patrons, c’est lorsque les jeunes et les travailleurs et travailleuses, du public comme du privé, s’organisent et se retrouvent pour lutter collectivement.